Tirailleurs sénégalais : un enjeu de mémoire.

Entrée libre

Septembre 2019  Exposition:   » Tirailleurs sénégalais : un enjeu de mémoire. »

une exposition de Hervé de Williencourt en lien avec la sortie de son livre  » Tirailleurs sénégalais 1939 / 1945. »

Dimanche 15 septembre, rencontre avec Hervé de Williencourt à partir de 18h au café Théodore

Note dintention”.

Tirailleurs sénégalais : un enjeu de mémoire.

Ce livre s’enracine dans un travail de « photographie documentaire » amorcé il y a 20 ans destiné à mieux faire connaître la part importante – et longtemps occultée – prise par les soldats africains lors de la Seconde guerre mondiale. Il est le fruit de cinq séjours (1999/2004) et de la rencontre de près de 150 tirailleurs dans sept pays d’Afrique Noire – Côte d’Ivoire, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Bénin, Cameroun, Tchad (1).

Ce travail se voulait, et ce dès l’origine, une rencontre photographique mais aussi orale. Aujourd’hui, avec la probable disparition de tous ces témoins directs, inscrire leur parole dans le temps s’impose comme un devoir nécessaire. Bien que cette publication s’inscrive clairement dans une démarche de « photographie documentaire » et non d’historien, il était difficile de faire l’économie des interrogations qu’ont suscitées, dès le premier séjour en Côte d’Ivoire, ces témoignages. Quel crédit apporter à des propos tenus des dizaines d’années après les faits ? Que faire de témoignages parfois contradictoires ? La perception de ce qu’ils avaient vécu n’était-elle pas une interprétation, une reconstruction, une réappropriation, un mythe ? Dans quelle mesure étaient-ils porteurs, ou non, d’une mémoire collective ? Quelle était ma part – et leur part – de subjectivité ? De fait, la collecte de témoignages implique nécessairement la personne venue questionner et écouter, et d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une histoire « complexe » qui crée un lien particulier entre le témoin et « l’auditeur » – désormais réceptacle d’un témoignage précieux. Danièle Voldman évoque la notion de « pacte testimonial », laquelle me semble en effet bien qualifier cette interaction, à la fois singulière et intime, qui s’est souvent instaurée avec les vieux tirailleurs rencontrés. « Demeure un seul invariant. Les témoins ont – et gardent quoi qu’il arrive – la liberté d’être ce qu’ils veulent être. Libres, ils le sont de dire et de se dédire, de redire et de médire. Souverains dans ce qu’ils choisissent de taire, de déformer ou de souligner. En aucun cas, ils ne sont des faux témoins (2) ».

Ces rencontres avec les tirailleurs ont donné lieu à des entretiens de durée et de nature très diverses en fonction de leur état de santé, de leur niveau d’étude, de leur grade, de la durée de leur engagement et de leur parcours personnel après la guerre. Certains ont pu durer plusieurs heures et d’autres quelques minutes seulement, certains ont fait l’objet d’une traduction improvisée par des proches et d’autres ont été réalisés en français. Certains récits se sont avérés d’une grande cohérence et d’autres fragmentaires voire (très) difficilement compréhensibles. Ou en contradiction avec leur livret militaire : grâce à la diligence du Centre des archives du personnel militaire de Pau il m’a été possible d’avoir accès à « l’extrait des services » – ou livret militaire – de la plupart de ces 150 tirailleurs. Cette aide inestimable m’a permis de corroborer – ou non – une grande partie des entretiens et de retrouver les lieux et parcours évoqués par la plupart d’entre eux.

La réécriture ou transposition des entretiens concerne un matériau de plusieurs dizaines d’heures d’enregistrement sur cassettes audio. Cette relecture a posé de nombreuses questions dont bien évidemment en premier lieu la question de la langue : le français parlé par beaucoup de ces tirailleurs datait bien souvent de leur plongée dans l’armée, 60 ans auparavant. Comment le rendre le plus honnêtement possible sans trahir l’intégrité de leurs paroles ? Comment respecter la souveraineté, l’originalité, la spontanéité et la force de l’oralité tout en restant vigilant face aux exigences d’une lecture fluide et compréhensible ?

Résolument située entre diversité et singularité, de Dakar à « Fort Archambault », en brousse ou à Bamako, ces histoires de vie s’apparentent à un puzzle dont il convient de réunir les pièces. Les travaux forcés dans les années 30, la faim dans les camps de prisonniers après la débâcle, Koufra, Kub­Kub, Bir Hakeim, la libération de l’île d’Elbe, la campagne d’Italie, le débarquement en Provence durant l’été 1944, la campagne d’Alsace, le « blanchiment » – ou le défilé du 14 juillet 1945. Enfin, c’est bien souvent aussi, lorsque les années auront passé, l’amertume et le sentiment d’être désormais oubliés.

Marqué par ces multiples rencontres parfois indicibles avec des vieux « au fin fond de leur village » qui bien souvent n’avaient plus raconté leur histoire depuis 50 ans, et avec l’humilité de n’être qu’un « passeur d’histoires », puisse ce travail susciter chez le lecteur la curiosité d’aller à la rencontre de ces hommes porteurs d’une double histoire. La leur, bien sûr, mais aussi la nôtre (3) .

1 Avec la collaboration de Thérèse Collinet pour l’ensemble du travail réalisé au Tchad et au Cameroun.

2 Le témoignage dans l’histoire française du temps présent. D ANIÈLE V OLDMAN , Institut d’histoire du temps présent, juin 2016.

3 Soldats d’infortune. Les tirailleurs Ivoiriens de la IIe guerre mondiale. N. L AWLER . Colonial Conscripts : The Tirailleurs Sénégalais in French West Africa, 1857­1960. M. E CHENBERG . Histoire de l’armée française en Afrique 1830­1962. A. C LAYTON . Une saison noire. R AFFAEL S CHECK . Prisonniers de guerre « indigènes ». A. M ABON …

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