« Et la vie » de Denis Gheerbrant

entrée 5€

1991 • France • Documentaire • 95 mn • Couleur •                       En lien avec :

Après deux films où il cherche comment faire avec le cinéma, Gheerbrant parvient avec « Et la vie » à se confronter directement à ce qui l’intéresse et qui pourrait se résumer à deux interrogations : comment filmer l’autre et pourquoi le filmer. Deux grandes questions au cœur du cinéma documentaire et qui passent chez Gheerbrant par la notion de contrat : « Et la vie » est le début d’une passionnante et indispensable série de films qui vont, au-delà de leur richesse propre, chercher à définir quelle est la nature du contrat qui s’établit entre le filmeur, le spectateur et celui qui accepte d’être filmé. L’ouverture de ce film, peut-être le plus beau de Denis Gheerbrant, dit tout de son cinéma : Gheerbrant se tient au carrefour d’une petite ville dans le nord de la France. Il filme ce qu’il y a autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose, quelqu’un. Un jeune homme qui se tient sur le pas de sa porte lui fait un signe de la main. Gheerbrant s’approche, l’homme lui propose de rentrer. Ils pénètrent dans le salon. La discussion débute timidement et peu à peu la parole se libère et des choses magnifiques sont racontées par cet homme. Voilà : un filmeur aux aguets, quelqu’un qui le remarque, qui rentre lui aussi dans le désir de film, et ce dernier qui s’invente alors. C’est aussi dans le fait que Gheerbrant soit toujours seul au tournage que tient la réussite de ses films : un preneur de son, un assistant en plus et jamais ce qui se produit dans ses films ne pourrait advenir. Il y a également dans cette séquence cet autre élément primordial du travail documentaire de Gheerbrant qui est qu’il ne se fait jamais sur une intrusion : il faut qu’il y ait invitation pour qu’il y ait cinéma. Un geste de cinéma avant un film, une rencontre avant un sujet, une invitation et non un intrusion : autant de manières de faire qui montrent la différence entre le travail d’un véritable cinéaste et celui d’un reporter télé. Gheerbrant se promène dans ce film sur le territoire de la francophonie : il ne suit pas les frontières de la France, préférant choisir l’espace de la langue, la parole étant à ses yeux plus importante dans l’idée de communauté que les frontières d’un pays. Pendant deux ans, il arpente ce territoire, allant du Sud au Nord, de l’Ouest à L’Est, de Marseille à Longwy, de Roubaix à Genève. Au travers des multiples rencontres qu’il fait, il cherche à saisir ce que la désindustrialisation a laissé derrière elle. Gheerbrant réagit à cette idée qu’après la fermeture des usines, les villes ouvrières ne sont plus que des villes fantômes. Or, bien entendu, ces régions sont peuplées, même si plus personne ne s’intéresse à ces habitants. Gheerbrant ne vient pas filmer le cataclysme, il vient filmer l’après, persuadé que malgré ce que l’on dit il n’y a pas que des ruines à enregistrer. Alors, oui, il y a du désespoir, des drames, des brisures, des regrets, des peurs. Gheerbrant filme des jeunes qui souffrent du fait que rien ne leur ait été transmis de l’histoire ouvrière dont ils sont issus. Des jeunes qui sont orphelins d’un passé, nés dans un environnement où l’idée d’appartenance à une classe, à une culture, a été sapée. Gheerbrant filme les anciens, ceux qui aimeraient transmettre mais qui ne le peuvent plus car leur communauté a été dispersée par les fermetures d’usines, les existences cloisonnées, les liens rompus, la solidarité remplacée par une multitude de solitudes. Or, pour Gheerbrant, il y a toujours quelque chose à transmettre et c’est pourquoi il fait ce film. Aux yeux des médias, les histoires, les témoignages, les rencontres d’« Et la vie » seraient trop « banales » pour mériter d’être racontées. Nous-même ne sommes plus sensibles à ce quotidien, nos yeux sont trop habitués à l’extraordinaire, à la misère qui claque et aux exploits. Le cinéma de Gheerbrant redonne à ce quotidien oublié de l’épaisseur, du sens, de l’émotion. Le cinéaste part donc de ce constat d’émiettement. Il a vu la fermeture des usines et des mines, la chute des syndicats, l’émiettement de la classe ouvrière, sa dispersion, sa destruction. Il voit le cloisonnement de ce monde, l’isolement de ses habitants. En arpentant ce territoire meurtri, en faisant mille kilomètres pour aller d’un individu à un autre, Gheerbrant retisse du lien, reconstruit des ponts, recrée du commun. C’est là le cœur de son œuvre : le cinéma est pour lui un art qui intrinsèquement fabrique du commun. Les personnes prennent la parole face à la caméra en ayant conscience de s’adresser non seulement au réalisateur mais aussi au public. Elles deviennent dès lors les sujets de leurs propres vies, et c’est ainsi que le film les aide à avancer. En se racontant dans le film, ils prennent conscience de leur vie, sortent de leur isolement, se raccrochent à l’autre, à la société. Gheebrant ne filme que s’il y a échange, si cela permet au sujet de découvrir quelque chose de lui. Tous les personnages du film ont ainsi d’évidence eu l’utilité du film. Des choses magnifiques ont été dites par d’autres, mais Gheerbrant ne conserve que les rencontres pour lesquelles il fallait la présence de la caméra pour que les choses soient dites, où le fait qu’il y ait film a provoqué le surgissement de quelque chose de tu, de caché ou d’inconnu à la personne. Chaque personne porte en elle une fiction, une invention de soi, mais aussi une invention faite par l’autre. Gheerbrant travaille sur l’échange entre ces multiples fictions : ses films naissent de la confrontation entre ce qu’il s’imagine de la personne filmée et ce que cette dernière s’imagine d’elle-même. Toutes ces choses, qui font du cinéma de Gheerbrant un cinéma unique, étaient déjà en germe dans ses premières réalisations mais c’est avec ce film qu’elles se mettent réellement en place. « Et la vie » est un portrait profond et passionnant du monde ouvrier du début des années 90. C’est aussi un film bouleversant sur ce qui fait la vie : l’enfance, la famille, la transmission, la maladie, la solitude, la solidarité. Indispensable.

Olivier Bitoun

“Durant une année, de Marseille à Charleroi, à travers des banlieues du bout du monde et des territoires à redessiner, Denis Gheerbrant a suivi les lignes de rupture qui anticipent notre époque. Dans ces paysages incertains, friches d’après l’industrialisation, des personnages viennent à sa rencontre : une syndicaliste, une collégienne, un jeune ouvrier, une sage-femme, un clochard, des jeunes sans travail, des sidérurgistes sans usine et bien d’autres encore. Ils nous parlent d’un monde qui disparaît et de leur rêve d’une autre humanité. Corps et décors, paroles et paysages tissent une cartographie sensible d’un pays ignoré des médias : la France telle qu’elle advient.

Les territoires traversés par Denis Gheerbrant sont fortement marqués par la mort. Paysages d’après les batailles, d’après les crises, d’après la catastrophe. Mais ce n’est jamais la mort à l’oeuvre qui intéresse le cinéaste, toujours soucieux de filmer celles et ceux qui lui survivent. Par sa manière de tirer beaucoup de l’essentiel (un humain, une caméra, l’exercice d’un regard travaillé par l’expérience du voyage et des rencontres), par son art de faire voir au-delà des apparences ce que peu perçoivent, Denis Gheerbrant filme les rêves qui reviennent et la vie qui reprend, pleine de dangers certes, mais toujours immense.”

Patrick Leboutte

 

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