« Satantango » de Béla Tarr (REPORTE)

« Satantango » de Béla Tarr, [Hongrie, 1994, 7h30] Le film est projeté en trois partie, ce qui permet de proposer des pauses…

« IL EST DES FILMS DONT ON NE REVIENT JAMAIS. SÁTÁNTANGÓ EST DE CEUX-LÀ. » Le Monde

entrée 5€ [petit déj  et encas : offert,  repas midi Goulasch [6€) (merci de s’inscrire pour le repas: 02 96 35 29 40)

Dans un village perdu au cœur de la plaine hongroise, les habitants luttent quotidiennement contre le vent et l’incessante pluie d’automne. Dans la ferme collective démantelée et livrée à l’abandon, les complots vont bon train lorsqu’une rumeurs annonce le retour de deux hommes passés pour morts. Bouleversés par cette nouvelle, certains habitants y voient l’arrivée d’un messie, d’autres celle de Satan…

Adaptation du roman éponyme de László Krasznahorkai, Sátántangó est une expérience cinématographique hors du commun, aussi bien par sa durée (7h20) que par sa forme. Alliant une mordante ironie à une puissance esthétique dévastatrice, le cinéaste Béla Tarr livre en filigrane une redoutable allégorie de l’effondrement du communisme. Œuvre totale à la sensorialité extrême

« Satantango », la fresque sombre et labyrinthique du cinéaste Bela Tarr

Par Mathieu Macheret,France Culture le 28 février 2020

Présentée à la Berlinale de 1994, la fresque monumentale du Hongrois Béla Tarr, sombre et impressionnante allégorie de l’écroulement du modèle soviétique, est ressorti en salle depuis le 12 février 2020, à la faveur d’une restauration numérique supervisée par son auteur.
C’est un long voyage de 439 minutes auquel nous invite Béla Tarr. Le cinéaste hongrois, avec son film Satantango qui vient de ressortir en salle à l’occasion de sa restauration numérique, plonge aux confins de la nature humaine.Peu de films méritent autant que celui-ci le terme d’expérience. Satantango ne peut pas simplement être regardé du coin de l’œil : il faut s’y engouffrer, plonger dans son cours labyrinthique et lancinant, au risque peut-être de ne plus jamais en ressortir. D’abord parce que le film affiche la durée assez inhabituelle de 7h30 (quoique, à l’ère du binge-watching, cela n’a plus grand chose d’impressionnant…), mais aussi parce que chacun de ses plans ressemble à ce que Stéphane Mallarmé écrivait au sujet du tombeau d’Edgar Poe : un « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur ».

Ensuite parce qu’il occupe une place charnière dans l’œuvre de Béla Tarr, pour avoir lâché la bride à son écriture singulière, à la fois épique et sensorielle, fondée sur la longueur des prises, modelant dans un noir et blanc marmoréen une temporalité extensive et vénéneuse qui n’appartient qu’à lui. On a parfois pu voir en lui une sorte d’héritier putatif d’un autre maître du temps, Andrei Tarkovsky, et de ce cinéma de l’immanence qui semble calé sur l’horloge interne des choses et des êtres. Au rang des influences, on peut encore citer une figure tutélaire hongroise, celle de Miklos Jancso, dont les plans-séquences étourdissants de sophistication sont restés dans la légende.

La fin d’un fin monde et de son modèle soviétique

Mais ce pourquoi Satantango est un film inouï, réside également dans ce qu’il raconte. Cette fresque monumentale prend ce beau petit chapelet d’heures pour raconter rien moins que la fin du monde. Ou plutôt la fin d’un monde, à l’endroit d’une ferme collectiviste devenue un cloaque sans nom et à travers elle d’un modèle soviétique qui, en ce début des années 1990, s’effondre sur lui-même. Un petit groupe de villageois amers et opiniâtres ourdissent ardemment les uns contre les autres pour filer à l’anglaise avec la recette agricole de toute une année. Tous tremblent cependant du retour annoncé d’un des leurs, le mystérieux Irimias (Jérémie en hongrois), dont on ne sait trop s’il est la résurrection du prophète de l’Ancien Testament, un agitateur anarchiste résolu à poser des bombes, ou le diable en personne venu faire danser un tango infernal à toute cette mauvaise troupe, pour mieux la mener à sa perte. Dans son sillon, comme les villageois derrière le Joueur de flûte de Hamelin, ils vont franchir le pas, sortir de cette ferme qui était leur cosmos, passer derrière le rideau des mythes collectivistes fatigués, et voir ce qu’ils cachaient.

Le sol boueux ne s’attache pas seulement aux godillots des personnages, mais aux quatre coins de l’image

Satantango ne raconte donc pas seulement la fin du monde, mais son lendemain, la gueule de bois qui suit la grande beuverie de l’apocalypse – et nos villageois grotesques d’ivrognerie s’en réservent une belle de beuverie, dans une scène inoubliable où ils dansent jusqu’à l’aube au son de l’accordéon. La splendeur du film tient à plusieurs choses. D’abord au souffle grandiose de l’écriture de Béla Tarr, avec le plan comme bloc constitutif et insécable, poussé dans les derniers retranchements de l’espace et du temps, porté souvent par de sublimes et acrobatiques mouvements de caméra, suspendu aux épiphanies du réel ou des performances d’acteur (la valse sadique et désespérée d’une petite fille avec son chat ne se voit pas sans laisser quelques griffures à l’âme). Apocalyptique, son style l’est en diable, puisqu’il revient à l’étymologie même du terme qui recouvre la notion de révélation : la scène, chez Béla Tarr, se révèle progressivement par le travail de la durée. Énigmatique, opaque, le plan se donne petit à petit, se modèle sous nos yeux, comme un bloc de glaise qui prendrait forme. Et de limon, il est particulièrement question dans cette plaine perpétuellement plongée sous la pluie, dont le sol boueux ne s’attache pas seulement aux godillots des personnages, mais aux quatre coins de l’image.

Un récit en toile d’araignée qui déploie ses fils directeurs dans toutes les directions

Film de boue et de vent, Satantango regarde l’humanité sans idéalisme ni transcendance, depuis les tréfonds de ses turpitudes, précisément comme un gisement de boue, sous l’angle de son contact passionnel et viscéral avec la matière. On peut trouver le regard de Béla Tarr désespérément sombre, pourquoi pas nihiliste – on peut le comprendre quand on a vécu de l’intérieur ce qui fut théorisé par ailleurs comme « la fin de l’histoire » -, mais sa générosité est ailleurs. Notamment dans un récit en toile d’araignée qui déploie ses fils directeurs dans toutes les directions et ne cesse de tourner autour des mêmes événements, perçus selon différents points de vue. Sous son apparente austérité, le film regorge ainsi d’un romanesque dont le détail et l’arborescence se révèlent à mesure que se dissipe la brume du temps. Et derrière ses allures ténébreuses, son objet le plus précieux n’est autre que cette petite étincelle de vie souffrante que la caméra surprend dans cet abîme de la nature humaine, où notre regard est invité à plonger.

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