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Cinéma – Ciné Théodore : "Artavazd Pelechian, le cinéaste est un cosmonaute" de Vincent Sorrel

Mercredi 29 janvier 2020 – 20:00

Entrée 5€

Une soupe est proposé par l’association Tohu-Bohu dès 19h30 (2€50)

En présence du réalisateur Vincent Sorrel

Artavazd Péléchian a réalisé une œuvre unique parce qu’il pense la fabrication de ses films comme aucun autre cinéaste. Ce film sur son geste nous fait rentrer dans l’atelier du cinéaste, qui se met à distance de la réalité pour mieux s’approcher des images, afin de transformer le monde à sa main…

« Je suis persuadé que le cinéma peut véhiculer certaines choses qu’aucune langue au monde ne peut traduire. » Artavazd Péléchian énonce en quelques mots un acte de foi dans les puissances poétiques propres au cinéma. Le cinéma invente une forme ineffable, faite de sons et d’images, que le langage ne peut épuiser. […]

 

François Ekchajzer Publié le 05/01/2017. Mis à jour le 01/02/2018 à 09h01. (Télérama)

Avec une belle exigence et nulle compromission, le cinéaste arménien Artavazd Péléchian a construit une œuvre magnifique et magnétique… Farfouillez dans les bacs des derniers vendeurs de DVD. Cherchez-y des titres d’Artavazd Péléchian. Si, par bonheur, vous en trouvez, n’hésitez pas à vous les procurer et faites-moi profiter de votre découverte. La rareté de ses films, qui circulent sur le Net dans des versions souvent calamiteuses, n’a d’égale que la beauté d’une œuvre connue de par le monde d’un cercle d’amateurs abusivement restreint. Car si les occasions de découvrir Les Habitants ou Notre siècle ne courent pas les écrans, la force avec laquelle son cinéma attrape le spectateur et l’entraîne dans un flot sensoriel digne des grands maîtres soviétiques en fait un cinéaste somme toute accessible. Assister à la projection d’un de ses courts ou moyens métrages revient à vivre une expérience mémorable. Une expérience de cinéma, comme le relève Marguerite Vappereau dans son introduction au premier livre en français qui lui soit consacré. Et d’évoquer son émotion face au visage de la fillette qui revient plusieurs fois dans Nous – poème cinématographique autour du peuple arménien. « Ses proportions de géant lorsqu’elle apparaît sur l’écran, son regard infiniment insistant qui nous fixe, impriment notre mémoire. C’est l’une de ces images inoubliables que seul le cinéma sait inventer. »

Chaque spectateur pourrait citer l’image ou la séquence par laquelle l’œuvre de Péléchian est entrée dans sa vie. J’évoquerai celles des bergers des Saisons, dévalant sur le dos une pente neigeuse puis caillouteuse, leurs moutons dans les bras, passant ensuite au risque de leur vie une rivière tumultueuse. Le caractère inouï de ces images saisies on ne sait où, montées avec une science toute soviétique empreinte de lyrisme, me revient chaque fois que je pense à son cinéma.

De cette séquence, qui continue au-delà de l’extrait trouvé sur Viméo, l’acteur et cinéaste Serge Avedikian, ami de longue date d’Artavazd Péléchian, fait remarquer que la vision qu’on en a ne laisse pas aisément percer l’invraisemblance de ce qu’elle représente. « Peut-on imaginer une seule seconde que des bergers passent leurs bêtes à cet endroit précis où le torrent est agité ? S’il y a bien des gens qui doivent avoir du bon sens, ce sont les paysans ! Après plusieurs visions du film, je me suis rendu compte de ce non-sens, je lui en ai parlé et ça l’a fait sourire. “Ben oui, m’a-t-il répondu, ils l’ont fait pour le film. Il m’a fallu huit mois pour les convaincre ! Quand je venais au village et que je leur disais avoir choisi cet endroit pour tourner, ils répondaient : ‘Tu te fous de nous ? On ne va pas perdre du temps et des moutons à passer là plutôt qu’à 500 mètres, où les eaux sont plus calmes ! D’autant qu’il y a un pont !’ Il leur répondait : “C’est pour vous que je veux tourner là. C’est pour l’humanité.” Et, revenant un mois après, il demandait s’ils avaient réfléchi. A force d’insister, il a fini par les convaincre. »

Je reconnais le flirt fatal et paranoïaque entre science et poésie”, Serge Daney

Au-delà de l’anecdote et de ce qu’elle laisse deviner de l’exigence de Péléchian, cette scène éclaire comme quelques autres la singularité de son art, rétif à toute classification. Nullement réductible à la « catégorie à tout faire du “documentaire” », comme le pointait Serge Daney dans un article de Libération (1). « Il s’agit en fait d’un travail sur le montage comme j’avais fini par croire qu’il ne s’en faisait plus en URSS depuis Dziga Vertov, poursuit-il, avant de se demander : Comment parler de ses films ? De l’image qui pulse à la façon d’un électro-cardiogramme pas plat ? Et du son, vraie rumeur de l’espace ? » Ayant décrit la scène précitée des Saisons et nommé d’autres œuvres du cinéaste, le critique conclut avec lyrisme : « Quel que soit le thème du film, Péléchian procède à la mise sur orbite d’un corps humain désorienté, pris dans la turbulence de la matière, là où il n’y a plus rien d’humain, rien de seulement humain, et où les éléments (terre, eau, feu, air) font retour. Pas l’homme dans le cosmos mais le cosmos dans l’homme. Dans cette cosmogonie à vif, je crois voir un Vertov de l’époque de Michael Snow, un Dovjenko ajouté à Godard, Wiseman ou Van der Keuken. Je reconnais le flirt fatal et paranoïaque entre science et poésie, quand sur l’émotion esthétique, le cinéaste prélève cruellement son quota de terreur. »

De sa découverte du cinéma de Péléchian à l’occasion de projections organisées au Palais de Tokyo, Marguerite Vappereau parle comme d’un événement important de sa vie. « J’étudiais le cinéma à l’université et la vision de ses films a remis en question à peu près tout ce que je croyais savoir. Son cinéma est si surprenant ; très théorique et, en même temps, gorgé de sensations. » « Tellurique », le qualifie de son côté Serge Avedikian, qui dit avoir glissé de son siège en voyant Nous et Les Saisons au début des années 1980, dans une salle de projection de la télévision publique arménienne. « J’ai fini sur le sol et en pleurs, se souvient-il. Son cinéma est tellement fort. Il crée un champ magnétique auquel il est difficile de résister. »

Tant qu’un film n’est pas parfait à 100 %, je ne le livre pas parce qu’il n’existe pas pour moi”, Artavazd Péléchian

Egalement né en Arménie, le comédien et cinéaste entretient depuis lors avec Artavazd Péléchian une relation riche et complexe, dont sont nés dans les années 1990 plusieurs projets… tous avortés. A l’instar d’Homo sapiens, imaginé dans sa jeunesse comme une « épopée autour de la création du monde et de l’évolution de l’être humain » et qui se révéla infinançable – « il ne connaît pas les trucages et, quand il veut mille cinq cents figurants pour leur faire dévaler une colline, pas question d’en filmer cent cinquante ! » Plus modeste s’annonçait L’Endroit : « Un lieu unique, saisi par une caméra fixe pendant cinq ou six mois, à raison de quelques images par jour. J’ai obtenu de l’argent de Canal+ et d’Arte. Il a filmé des nuages… et n’a jamais réalisé le film. » Quant à Jacques Perrin, il était prêt à produire Planète Terre, projet très musical et très ample, qui supposait des tournages en Arctique, en Afrique, en Océanie… Mais pas question, pour Péléchian, de signer un contrat mentionnant une date de livraison. « Un jour, il m’a dit : “Tant qu’un film n’est pas parfait à 100 %, je ne le livre pas parce qu’il n’existe pas pour moi.” C’est sans pression de délai ni d’aucune sorte qu’il a réalisé Nous (quatre ans de travail) ou Les Saisons (trois ans). » Des films d’une demi-heure, d’une rigueur et d’une intransigeance peu communes, réalisés sur une période de trente ans et auxquels ne s’ajoutera pas La Cène, dont parle Serge Avedikian dans une lettre-vidéo adressée à son ami. Un cinéaste dont la filmographie, si rare soit-elle, constitue un ensemble d’une grande cohérence artistique dans lequel on ne trouve par trace du plus infime compromis, de la moindre compromission.

(1) « A la recherche d’Arthur Péléchian », Libération, 11 août 1983. Reproduit dans Artavadz Péléchian. Une symphonie du monde, sous la direction de Claire Déniel et Marguerite Vappereau, éd. Yellow Now/Côté cinéma, 2016, 176 p.,

Vincent Sorrel est chercheur au GRESEC et maître de conférences à l’université Grenoble 3.

Responsable pédagogique du master Documentaire de création (Grenoble 3 / Ardèche Images), il codirige le programme REFLEX (Réflexions sur le film comme lieu d’expériences) de la Maison de la création.

C’est en tant que chercheur associé à la Cinémathèque française et dans le cadre des archives et collections du Conservatoire des techniques qu’il a entamé une recherche sur l’imaginaire des techniques du cinéma. Cette approche du cinéma à partir des appareils nourrit une réflexion sur l’écriture et la réalisation documentaire dans ses enseignements, comme la pratique avec cinq films documentaires : Par des voies si étroites (1995), Là-bas où le diable vous souhaite bonne nuit (1998), Nous sommes nés pour marcher sur la tête des rois (2006).

Ses deux films suivants, Le cinéaste est un athlète et Le Voyage dans la lune concernent le cinéma : le premier à travers un portrait de Vittorio de Seta, le deuxième est un essai sur la construction d’une salle, réflexion poétique sur la matérialité du cinéma.

Son film Le Nouveau Monde suit la reconstruction du cinéma d’Art & Essai grenoblois Le Méliès. Vincent Sorrel explique : « Le désir du film est né alors que le projet de construction d’un nouveau Méliès n’a pas été soutenu par le CNC en 2008 à cause de la concurrence que cet agrandissement pouvait représenter à Grenoble. C’est parce que ce cinéma, issu d’un ciné-club en 1967, pouvait disparaître que je me suis attaché à filmer sa construction. »

 

En 2018, son film Artavazd Pelechian, le cinéaste est un cosmonaute, sur le cinéaste arménien, est sélectionné aux États généraux du film documentaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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