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Concert – Ajate [Rencontre Explosive de l'Afro-Funk et de la Musique Traditionnelle Japonaise

Samedi 19 mai 2018 – 21:00

Entrée 7€ (adhérents 6€)

 

Article tirée de libération du 8 janvier 2018 Par Jacques Denis

Le mélange concocté par le combo Ajate ne ressemble à rien de connu, tel que prédit dès la baseline : quand l’afro-funk rencontre la musique traditionnelle japonaise. Si, en matière de musiques africaines, le lointain archipel en connaît un sacré rayon, comme le prouve un simple tour des bacs à disques de Tokyo, si même quelques groupes se sont essayés à cette formule éprouvée de longue date sous d’autres latitudes, comme les terribles JariBu Afrobeat Arkestra, rien de tel n’était jusqu’ici parvenu à nos oreilles. A savoir un cocktail qui ne cherche pas à reproduire une simple décalcomanie, comme y excellent tant de groupes japonais (salsa, tango, bossa, tout y passe…), mais à produire une synthèse de deux univers si éloignés qu’ils n’étaient a priori pas faits pour se croiser.

Cette drôle d’idée a germé dans la tête du Tokyoïte Junichiro «John» Imaeda en 2008, alors qu’il rentrait tout juste d’un périple en Afrique de l’Ouest au cours duquel il assista notamment à des raouts musicaux du cru. «J’ai ressenti dans leur musique traditionnelle, et la passion qui s’en dégageait, une réelle connexion spirituelle avec la musique populaire Ohayashi [pratiquée dans les rassemblements de rue ou lors de festivals traditionnels ndlr]. Notamment à travers le rythme, un bien que nous partageons tous, quelles que soient nos origines. Les ensembles de taiko, un tambour japonais, ne sont pas sans parenté avec les percussions de l’afro-beat. A mon retour au Japon, j’ai donc voulu voir comment les assembler.»

Faconde. C’est ainsi qu’il va entamer un casting susceptible de passer du désir à la réalité. Ce sera chose faite en 2011, date de création d’Ajate, un nom qui renvoie à une espèce de xylophone fait maison, le jahte. Car non content d’échafauder une bande-son littéralement inédite, Imaeda innove en construisant tout un instrumentarium dédié. De quoi là encore concilier deux passions pour cet amateur de musique, branché Fela Kuti, Ebo Taylor et compagnie, dont le métier est d’être artisan spécialisé en bambou. En plus des meubles et baguettes qu’il fabrique quotidiennement, il va donc ajouter à sa gamme de produits des instruments originaux, taillés sur mesure : «Au début, il n’y avait qu’un cylindre de bambou, qui servait de percussion, mais j’ai très vite eu envie de développer ce son très organique. Pour le jahte, il m’a fallu pas mal expérimenter en m’inspirant des balafons africains ou des rindiks indonésiens. Par la suite, j’ai créé le piechiku, un luth à mi-chemin entre le ngoni malien et le guembri marocain, dont je joue. J’ai mis une touche japonaise en gardant de notre propre luth shamisen l’idée d’une corde qui frotte légèrement et donne ainsi une espèce de bourdon. Cela permet un gimmick assez unique.»

Ce n’est pas la seule singularité, loin s’en faut, de cet ensemble composé de dix musiciens, dont la moitié joue sur du bambou. D’où l’image qui orne ce second disque, Abrada : un bambou débordant d’un breuvage fumant planté dans l’archipel nippon. Le résultat est tout aussi imparable qu’incomparable : ces motifs répétitifs boostant des paroles festives tissent une détonante transe. Ceux-là sonnent japonais, comme jamais. Et pourtant. Si la thématique s’inspire fortement de la faconde mélodique des musiques Ohayashi, si l’esthétique incline volontiers vers l’afro-funk et le highlife, il n’est pas rare de surprendre d’autres connexions, sans doute bien involontaires, au détour d’une phrase, d’un accent tonique. Sur le finale de Butakusa, l’a capella sonne comme un curieux écho au boulagyèl, le tambour de bouche guadeloupéen ! Ailleurs, les cloches rappellent les tintements de l’agogo, typique de la capoeira.

Pas de doute, l’expérience demeure l’essence de cette formation, de quoi la faire carburer hors de tout format : «Nous avons construit notre répertoire à partir de mes idées que nous développons en jam sessions. Il n’y a aucun exemple abouti sur lequel nous pourrions nous appuyer. C’est pourquoi nous continuons à tester des pistes pour ce groove très spécifique.» Leur laboratoire, ce sont les clubs et bars de Tokyo, parfois même les temples et festivals populaires.

Tête de pont. Une telle démarche, aléatoire, ne va pas sans bémols, notamment «parmi certains musiciens traditionnels», mais à la clé, cela permet de défricher de nouvelles voies. Pour le premier disque, Ajate mettait ainsi en avant la flûte shinobue, qui a disparu du second recueil. Ce qui laisse d’autant plus d’espace pour sortir du sillon de la tradition. D’ailleurs, le titre Abrada n’a aucun sens. «C’est du yaourt, naturellement venu en bouche quand nous enregistrions l’album. Nous avons vraiment aimé le son de ce mot. Vous pouvez l’entendre dans le disque, comme d’autres nous viennent spontanément sans pouvoir dire dans quelle langue nous chantons.» Décidément, Ajate a tout de l’objet sonore non identifié, tout pour faire dresser l’oreille aux curieux sans surjouer la carte des tics de l’exotique. Ce qui n’a pas manqué d’interpeller Greg Gouty, conquis en avril 2017 après un concert dans un club de Shibuya, le quartier couru de la capitale japonaise. Après avoir vécu sept ans à Tokyo, ce Français a créé la structure 180g en 2016, spécialisée dans la distribution et les licences de labels français au Japon, avant d’assurer le même service en sens inverse : du Japon vers l’Europe. Un an plus tard, Gouty renforce cette connexion en créant le label 180g, couplé à une activité visant à faire venir ces groupes japonais. Il s’en explique ainsi : «Il y a une foisonnante scène underground dont on a très peu d’échos ici. Pourtant, le potentiel existe. Mon objectif est de m’en faire le médiateur.» Ajate, dont une tournée de dix jours est prévue en mai, est ainsi la première tête de pont. Deux autres albums sont annoncés pour ce premier semestre et, de plus, 180g vient de s’associer avec Disk Union, chaîne de magasins de disques et label indépendant, afin de nous faire parvenir des nouveautés japonaises et des rééditions rares… Ça promet.

Jacques Denis

Ajate Abrada (180g). En concert le 22 mai à la Petite Halle de la Villette, 75019.

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