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Cinéma – The Art of Killing de Joshua Oppenheimer

Jeudi 11 janvier 2018 – 20:30

Entrée 5€

The Art of Killing de Joshua Oppenheimer                           Bande Annonce
(Danemark-Norvège-Royaume Uni, 2012, 120’)

Lorsque Joshua Oppenheimer se rend en Indonésie pour réaliser un documentaire sur le massacre de plus d’un million d’opposants politiques en 1965, il n’imagine pas que, 45 ans après les faits, les survivants terrorisés hésiteraient à s’exprimer. Les bourreaux, eux, protégés par un pouvoir corrompu, s’épanchent librement et proposent même de rejouer les scènes d’exactions qu’ils ont commises.

Joshua Oppenheimer s’empare de cette proposition dans un exercice de cinéma vérité inédit où les bourreaux revivent fièrement leurs crimes devant la caméra, en célébrant avec entrain leur rôle dans cette tuerie de masse. «Comme si Hitler et ses complices avaient survécu, puis se seraient réunis pour reconstituer leurs scènes favorites de l’Holocauste devant une caméra», affirme le journaliste Brian D. Johnson.

Une plongée vertigineuse dans les abysses de l’inhumanité, une réflexion saisissante sur l’acte de tuer.

Critiques

Télérama(13 mars 2013, lors de la sortie en salle, par Mathilde Blottière)

On est d’abord frappé de stupeur. Tout paraît choquant, effarant, obscène. Est-ce un canular de mauvais goût ? Une farce kitsch et trash dans l’archipel indonésien ? Une chose est sûre : ces presque deux heures passées en compagnie de tortionnaires relèvent de l’expérience extrême… Octobre 1965. L’armée prend le pouvoir à Jakarta. Pendant plus d’un an, la junte extermine les membres et sympathisants du Parti communiste local : entre cinq cent mille et un million de personnes, selon les estimations.

Pour raconter ce génocide oublié, le documentariste américain Joshua Oppenheimer se tourne vers les rares survivants, qui refusent de parler, trop dangereux. Ce diplômé de Harvard part alors à la rencontre des tueurs eux-mêmes, toujours bien en cour dans l’Indonésie d’aujourd’hui : une poignée de mafieux psychopathes, ravis de se vautrer dans leurs souvenirs sanglants. Il leur propose de rejouer leurs crimes dans des mises en scène de leur choix. Le dispositif enthousiasme le leader des sadiques, un certain Anwar Congo, crinière chenue et silhouette juvénile dans ses costumes en lin, soucieux de son élégance jusque sur les lieux de supplice où il évoque, comme d’autres le bon vieux temps, sa méthode pour tuer sans « tacher ». Il s’agit, dit-il, de « montrer la vérité ». Quitte à l’habiller de chimères pour divertir le public.

Au dépouillement des scènes de torture ou d’exécution répondent ainsi d’extravagantes séquences musicales et dansées — sommet de bouffonnerie exotique — où des danseuses emplumées se dandinent sur fond de jungle luxuriante. Très dérangeante, cette collusion-collision entre le réel et la fiction ne stylise pourtant pas l’horreur. Elle en révèle au contraire la face la plus crue, en donnant accès, via leur imaginaire, au point de vue des assassins. Et à leur sentiment d’impunité. A mesure que ses « personnages » fanfaronnent, exposent leur abjection comme un trophée, se glissent même dans la peau de leurs victimes, on sent croître la stupéfaction de l’Américain. Il ira cependant au bout de la noirceur, pour découvrir ce que cache l’exhibition du mal.

Dans cet exercice de cinéma-vérité, il n’y a pas plus de voix off (pour nous dire quand il convient de s’indigner) que de complaisance. Fallait-il filmer la reconstitution de la mise à sac d’un village, à laquelle sont « conviés » des enfants terrifiés ? Dans S21, La Machine de mort khmère rouge, Rithy Panh avait choisi l’épure pour confronter bourreaux et rescapés du génocide cambodgien. En laissant les assassins recourir au sensationnalisme, Joshua Oppenheimer vise paradoxalement le même but : faire remonter le massacre des profondeurs de l’Histoire. Comme de la bile.

Descente sans filet dans les bas-fonds de l’âme humaine, The Act of killing est aussi une réflexion sur l’image et l’usage que l’on en fait. A l’instar des terrifiants troufions de la prison d’Abou Ghraib prenant la pose tels des adolescents fiers du bon tour qu’ils ont joué, Congo et sa clique se prennent pour des « gangsters » de films, homologues asiatiques des héros de Martin Scorsese ou de Francis Coppola. Entre leurs mains, le cinéma est une plaisante façon de tenir le réel (et ses fantômes) à distance. Pour Joshua Oppenheimer, c’est au contraire un instrument cathartique qui démasque et met à nu.

En creux, il y a aussi le portrait de l’Indonésie d’aujourd’hui. Un pays gangrené jusqu’à l’os par des groupes paramilitaires fascisants, ressemblant étrangement à ceux qui, il y a près d’un demi-siècle, se sont chargés du carnage. Voir The Act of killing est une entreprise à risque. Celui de désespérer du genre humain. — M.B.

Les Inrockuptibles (09 avril 2013, lors de la sortie en salle, par Vincent Ostria)

Des responsables des massacres anticommunistes de 1965 en Indonésie starifiés sur un mode outré pour mieux révéler leurs horreurs. Un brûlot kitsch.

Questionnant fortement la distinction entre réel et fiction, Joshua Oppenheimer révèle un pays de fous furieux : l’Indonésie. En 1965, un pogrom antirouge, commis sur l’ordre du président Suharto, y aurait fait un million de morts. Aujourd’hui, les bourreaux d’hier paradent.

Au lieu de les désigner comme criminels, Oppenheimer flatte leur vanité pour leur faire raconter l’innommable. Vu l’ambiance actuelle du pays, il ne pouvait pas faire un film-enquête traditionnel avec témoignage de victimes. Le régime protège les tueurs et les glorifie. Voir l’éloge surréaliste des gangsters par le vice-président indonésien.

“Surréaliste” est bien le mot car, en plus d’interviews classiques, de visites des lieux de sévices, le cinéaste met en scène des parodies clownesques, des exécutions et des saynètes d’un kitsch inouï. Des ex-tortionnaires, notamment le fanfaron Anwar Congo, et son comparse Herman Koto, figurent dans des tableaux bariolés avec danseuses, parfois en travestis grotesques, ou se prêtent à d’invraisemblables sketchs policiers où ils jouent les bourreaux et les victimes. Le septuagénaire Congo rigole de cette folie meurtrière. Sa fascination pour le polar américain l’a incité à devenir gangster.

Lorsqu’en 1965 la junte militaire a lancé le massacre, elle a recruté ces gangsters cinéphiles, qui tuaient en s’inspirant des films. Incarnant les méchants dans le monde réel en massacrant à la chaîne, ils sont devenus les stars du génocide. La société indonésienne les conforte dans ce rôle : voir l’inimaginable séquence où Congo et Koto, invités à la télé, sont félicités par la présentatrice d’avoir trucidé les communistes.

Ce brûlot cynique exorcise l’horreur par la farce, unissant réalité et fiction, au point que “faire semblant” n’a plus de sens. La vie de ces gangsters, c’est du cinéma, mais pour eux le cinéma est réel. Le summum de l’horreur documentaire.

 

 

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