Nostalgie de la lumière de Patricio Guzman

Entrée: 4€

90min, Espagnol, allemand, français, chilien

Au Chili, dans le désert de l’Atacama, le ciel est d’une telle transparence que des astronomes du monde entier s’y rassemblent pour observer les étoiles. C’est aussi un lieu où la sècheresse conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs, mais aussi ceux des prisonniers politiques de la dictature. Tandis que les astronomes scrutent les galaxies les plus éloignées, au pied des observatoires, des femmes remuent les pierres, à la recherche de leurs proches disparus.

 

Prix Arte du Meilleur documentaire
Meilleur documentaire 2010, European film académy

LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU

27/10/2010

On n'aime pas Depuis sa trilogie documentaire de 1974, La Bataille du Chili, Patricio Guzmán ausculte inlassablement l’héritage de son pays : Chili, la mémoire obstinée (1996), Le Cas Pinochet (2001), Salvador Allende (2004). Il dissèque, ici, un curieux paradoxe qui se joue dans le désert d’Atacama : des astronomes du monde entier observent les étoiles, tandis que des femmes continuent de fouiller le sol ­exceptionnellement sec, à la recherche des corps de leurs parents, disparus pendant la dictature du général (1973-1990). Ce ­parallèle entre ces deux activités tient ­autant du devoir de mémoire que de ­l’essai philosophique.

La beauté paisible du désert est filmée longuement, au son des pas qui foulent le sable rocailleux et ses précieux vestiges, à la lumière des miroirs des télescopes, qui captent la lumière des astres. « J’ai toujours cru que nos origines sont enfouies dans le sol, dit Patricio Guzmán dans son commentaire, mais aujourd’hui, je pense que nos racines se trouvent au-dessus de nous, au-delà de la lumière. » Où chercher la vérité, se demande le cinéaste ? Comment se tourner vers l’avenir, dans un pays qui refuse d’affronter son passé, continuant d’enseigner aux élèves une vision tronquée de son histoire ?

Avec très peu d’images d’archives, le cinéaste approfondit son sujet avec un astronome, un archéologue et un ancien prisonnier politique qui revient sur les lieux de sa détention, dans le désert, pour raconter – séquence passionnante – l’évasion onirique que lui offrait la contemplation des astres. Il filme, surtout, des femmes, mères, épouses, soeurs de disparus, dont la quête dérisoire et essentielle le bouleverse. « En pleurant les morts, en continuant de les chercher, elles entretiennent la mémoire, elles nous empêchent d’oublier. » A sa manière, à la fois intellectuelle, poétique et politique, Patricio Guzmán leur rend, à elles et à leurs disparus, un magnifique hommage.

Juliette Bénabent

Nostalgie de la lumière » : un chef-d’oeuvre à la sérénité cosmique

LE MONDE | 26.10.2010 à 16h52 • Par Jacques Mandelbaum

Patricio Guzman est l’un des principaux chroniqueurs cinématographiques de l’histoire contemporaine chilienne. On sait à quel prix ce travail fut rendu possible : emprisonné par le régime de Pinochet lors du coup d’Etat de 1973, finalement relâché, il choisit l’exil, à Paris, comme son compatriote Raoul Ruiz (tous deux sont nés en 1941), maître de la fiction baroque. Guzman ne cessera quant à lui de revenir à son pays par la voie du documentaire politique, depuis La Bataille du Chili (1979) jusqu’à Salvador Allende (2004).Agé de 69 ans, il signe aujourd’hui avec Nostalgie de la lumière un film totalement inattendu, qui contourne le genre pour mieux le mener vers des sommets de poésie. Ce film n’est pas seulement le chef-d’oeuvre de Guzman, il est un des plus beaux essais cinématographiques qu’on a vus depuis longtemps. Son canevas, complexe, est tissé avec la plus grande simplicité. Trois niveaux s’y enchevêtrent : des considérations sur la recherche astronomique, une archéologie des fondations indiennes et une mémoire de la dictature. 

Un lieu rassemble ces trois couches sensibles : le désert d’Atacama. Cet endroit, réputé être le plus aride et le moins propice à la vie de notre planète, Nostalgie de la lumière le transforme en terreau incroyablement fertile. Parce qu’on y trouve à la fois le plus grand observatoire astronomique au monde, les vestiges remarquablement conservés des civilisations autochtones et les cadavres de déportés politiques assassinés durant la dictature dans les camps environnants, avant d’être disséminés dans les sables. Chacune de ces réalités induit un travail de prospection particulier. L’astronome scrute le ciel, l’archéologue fouille le sol, les femmes de disparus creusent, depuis vingt-huit ans, sans relâche, les entrailles de la terre.

Le génie du film, inspiré du génie du lieu, consiste à mettre ces recherches, comme les personnages qui les incarnent, en rapport. Gaspar l’astronome, Lautaro l’archéologue, les veuves Victoria et Violeta partagent la même obsession des origines, qui de l’Univers, qui de la civilisation, qui du mal et de la mort. Le regard dans les étoiles ou les mains dans le sable, ils connaissent la même incertitude, le même sentiment de relativité et de précarité, la même opiniâtreté à chercher la lumière dans cette nuit profonde qui environne l’humanité. Cela nous les rend, comme personnages, précieux et bouleversants.

Nostalgie de la lumière doit pourtant sa réussite à un travail formel qui engage davantage que ses personnages : une science insolite du montage, une magie de l’association entre les choses et les êtres, un art de mettre au jour des connexions insoupçonnées. Momies et télescopes, billes d’enfants et galaxies, azur et ténèbres, traces du passé et projections d’avenir, douleurs infinies et paix sidérale entrent ici dans la danse de l’esprit poétique qui les célèbre, quelque part entre 2001 Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, et Le Songe de la lumière, de Victor Erice.

Le film révèle aussi les liens objectifs qui existent, à travers d’autres personnages, entre ces réalités disparates. C’est le cas de Luis, ancien prisonnier, qui doit d’avoir survécu à la passion de l’astronomie que lui ont inculquée les savants en prison. C’est aussi celui de Valentina, jeune astronome, qui puise dans l’observation du cycle de l’Univers une raison suffisante d’apprécier la vie, après que ses deux parents ont été assassinés, alors qu’elle n’était qu’une enfant. On tient ici, dans l’image tremblante de cette jeune orpheline qui pose avec son enfant, la beauté ultime du film : tirer, d’une terre ingrate et d’une histoire inhumaine, la force de chercher encore, donc d’espérer encore.

Il aura fallu à Patricio Guzman quarante ans de lutte pied à pied, de mémoire à vif et de souffrance intime, pour aboutir à cette oeuvre d’une sérénité cosmique, d’une lumineuse intelligence, d’une sensibilité à faire fendre les pierres. A un tel niveau, le film devient davantage qu’un film. Une folle accolade au genre humain, un chant stellaire pour les morts, une leçon de vie. Silence et respect.

 


Documentaire chilien de Patricio Guzman. (1 h 30.)

Jacques Mandelbaum


 

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